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Au bord de la route, les éclopés du libéralisme triomphant

samedi 19 mars 2005, par arabfilm.net

Vingt-neuf longs métrages documentaires (dix-neuf pour l’international, dix pour la France) composent les deux sélections donnant lieu à une compétition dans cette nouvelle édition. En attendant qu’un jury très relevé - les cinéastes Jia Zhangke, Ross McElwee et Nino Kirtadzé, la monteuse Françoise Collin et l’éditeur de programmes Werner Dütsch - leur rendent justice, on évitera le vade-mecum touristique pour aller droit au cœur palpitant de ce panorama trié sur le volet de la production documentaire mondiale.

Une tendance manifeste s’en dégage, qu’une image récurrente, lisible au sens littéral comme au sens figuré, résume : les gens arrêtés au bord de la route. Tous ces hommes et ces femmes qui, aux quatre coins de la Terre, regardent filer le train de la mondialisation, tous ces individus qui, mis dans l’incapacité de se joindre au grand flux ininterrompu, ont désormais pris racine dans un autre espace-temps, où la bricole et la débrouille tiennent lieu, sous la menace d’un anéantissement quotidiennement différé, de stratégie de survie.

Ce sont des métiers, des pratiques et des vieilles gens en voie rapide de disparition (Les Enracinés, de Damien Fritsch, France), c’est une misère politique et humaine claquemurée dans un camp tristement célèbre (Rond-Point Chatila, de Maher Abi Samra, Liban). C’est un village languissant de Castille rattrapé par le libéralisme (Le ciel tourne, de Mercedes Alvarez, Espagne), ce sont ces pauvres hères de Buenos Aires exploités dans les quartiers sécurisés où se réfugie la bourgeoisie locale (Voisins, de Rouven Rech, Allemagne), ce sont les "liquidés" de l’entreprise turinoise TNT qui continuent vaille que vaille la lutte (L’Année de Rodolfo, de Daniel Ruffino et Federico Testardo, Italie).

LA LUTTE DÉRISOIRE

Trois très beaux films confèrent à ce thème une forme exemplaire, sous les auspices respectifs de l’élégie (Mise en eau, de Li Yifan et Yan Yü, Chine), du primitivisme (Tropique du Cancer, d’Eugenio Polgovsky, Mexique) et du conte philosophique (Eclairs d’été, de Nicos Ligouris, Grèce). Mise en eau est la chronique de l’évacuation de certains quartiers de la ville de Fengjie, consécutive à la présence d’un barrage qui les engloutit sous ses eaux. Dans la veine d’un Wang bing (A l’ouest des rails), ce film au long cours retrace la lutte des habitants contre une administration qui les exproprie souvent sans autre forme de procès. A l’inéluctable processus de dynamitage des immeubles correspond la lutte dérisoire des habitants, futurs décombres de l’ère nouvelle dont ce film enregistre l’effritement.

On retrouve la texture minérale et sableuse de cet univers dans la poussière du désert mexicain de Tropique du Cancer. Cevers, qui, dans le Nouveau Cinéma des années 1970 (chez Rocha, Pasolini ou Garrel), répercutait le désir de la table rase révolutionnaire, offre aujourd’hui son décor aux éclopés du libéralisme triomphant. Ici, une famille vivant de bric et de broc au bord d’une route, capturant des animaux afin de les vendre aux bourgeois pressés qui s’arrêtent en 4 × 4. Absolu désespoir de ce film où, noyées dans le vacarme obscène des camions de marchandises qui défilent, figure animale et figure humaine se renvoient comme en miroir leur commune et dégradante captivité.

Même cause mais autre décor dans Eclairs d’été, où un agriculteur grec a dû quitter son métier et son village pour ouvrir un petit hôtel en bord de route maritime. Déçu par le comportement intéressé des touristes qui ne recherchent que le soleil, il médite face à la Méditerranée (à la surface de laquelle il photographie quotidiennement les changements de lumière) sur la marche étrange d’un monde où l’argent semble avoir tout détruit des rapports entre les hommes. Construit sur la tension entre une voix off omnisciente qui entraîne le récit vers l’inquiétude métaphysique et l’enregistrement d’une réalité a priori plus prosaïque, ce film ambigu et fascinant fait à la fois office de traité politique sur les rapports Nord-Sud et de divagation romantique sur les confins insoupçonnés de l’âme humaine.

Jacques Mandelbaum

A voir, à entendre

Les films

- Très chers bourreaux, de Basilio Martin Patino : vendredi 4 mars, 16 h 30, cinéma 1 ; lundi 7 mars, 12 heures, cinéma 1.

- Le Désenchantement, de Jaime Chavari : vendredi 4 mars, 14 heures, cinéma 2 ; lundi 7 mars, 12 h 30, petite salle.

- Mise en eau, de Li Yifan et Yan Yü : dimanche 6 mars, 14 heures, cinéma 2 ; jeudi 10 mars, 20 h 30 cinéma 1.

- Le Ciel tourne, de Mercedes Alvarez : mercredi 9 mars, 20 h 30, cinéma 1 ; vendredi 11 mars, 17 heures, cinéma 2.

- Eclairs d’été, de Nicos Ligouris : mercredi 9 mars, 16 h 30, cinéma 1 ; jeudi 10 mars, 16 heures, petite salle.

-  Tropique du Cancer, d’Eugenio Polgovsky : mercredi 9 mars, 21 heures, cinéma 2 ; vendredi 11 mars, 16 h 30, cinéma 1.

Ateliers et rencontres

- Jean-Louis Comolli commente, du tournage au montage, Terre sans pain, de Luis Bunuel (1936) : vendredi 4 mars, 18 h 30, cinéma 2.

- Mathieu Amalric lit des extraits du scénario du prochain film de Vincent Dieutre, Sur la grâce (fragments jansénistes) : vendredi 11 mars, 19 heures, petite salle.

- Rencontre avec le cinéaste chinois Jia Zhang-ke, organisée par l’Addoc : samedi 12 mars, 11 h 30, petite salle, entrée libre.

- Autour du cinéma documentaire espagnol, rencontre avec les cinéastes : dimanche 13 mars, 12 h 30, entrée libre.

Renseignements au Centre Pompidou, tél. : 01-44-78-44-21.

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